Les conversations en famille étaient très variées, et la spéléologie, la préhistoire, la montagne, passion des parents, revenaient sans cesse. Raoul, Gilberte et moi en avons largement profité.

Les jeudis et surtout les dimanches, nous suivions les parents dans leurs prospections. Je nous revois gravissant des pentes dans les prés brûlés de l'été, ou dans la forêt dont les broussailles nous fouettaient le visage, ou encore pataugeant, ravis, dans les ruisseaux que nous ne pouvions pas enjamber.
Papa avait un ton solennel

"Attendez-moi là, je me porte en avant pour repérer ce puits que l'on m'a indiqué". En fait les souvenirs du bûcheron ou du berger étaient souvent brumeux et occasionnaient des marches et des contremarches. Fatigués, silencieux, nous attendions docilement. Le souffle récupéré, on s'impatientait, des "rouspétances" s'élevaient. On avait chaud, froid, des épines ... Maman nous rassurait, nous conseillait d'oublier les petits inconvénients de la vie, et chantait gaiement.
Lors des descentes de Papa dans les gouffres, il y avait des moments désagréables pour de jeunes enfants. Papa commençait à descendre, puis à son sifflet d'appel, selon le code, Maman nous imposait silence et le dialogue lent et laborieux commençait. A partir de ce moment, j'étais mal à l'aise. L'attente était pénible, je ressentais très fort la tension du moment, l'angoisse qui perçait dans les voix de Maman, et d'amis quelquefois.

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Aussi, des années plus tard, quelle découverte agréable, lors d'une visite à Papa pendant une expédition spéléologique, d'entendre des voix claires, chantantes et ensoleillées montant du fond, et racontant avec humour les démêlés d'une équipe se colletant avec un réseau de gouffres commingeois.

La différence tenait à un fil : le téléphone ! Et aussi à la présence du groupe.

Dans les grottes, les séjours étaient beaucoup plus amusants, nous y étions acteurs au même titre que les adultes. Papa nous envoyait en éclaireurs dans des chatières trop étroites pour lui. Quelle fierté !

De Troubat qui est peut-être ma première caverne, pas de souvenir, j'avais deux ans. Labastide a été la "grotte de notre enfance", Raoul et moi avions six et quatre ans. Au passage boueux, on me portait sous le bras comme une vulgaire musette. Aux passages scabreux, on nous tenait par la main. Puis on nous installait avec une bougie auprès d'un redan de rocher percé dit" le passe-boule" où, inlassablement, nous faisions passer des cailloux. Pour varier nous pétrissions des boulettes d'argile, nous en mettant jusqu'aux cheveux sans qu'on ne nous le reproche jamais.

Heureux enfants! Oui nous avons été grondés -fort souvent- pour des raisons sérieuses. Pour les détails vestimentaires, nous étions simplement tenus de brosser correctement vêtements et chaussures dans la mesure des possibilités de notre âge.

Donc à Labastide, pendant que nous attaquions sans complexe une carrière de sculpteurs, les parents eux, calquaient les dessins d'illustres inconnus !

Couchés sur le sol, plaçant le papier calque, le retirant pour vérifier un trait, déplaçant la lampe, Papa relayait Maman, puis le contraire. On nous les avait montrés ces dessins, détaillés, expliqués. Ensuite chaque fois que Papa emmenait un visiteur, nous entendions à nouveau l'exposé paternel.

Nous avons baigné dans la préhistoire, ramassé des ossements et cueilli des fleurs avec la même simplicité.
Des explorations avec Papa ? La rivière d'Aliou ; déjà racontée. Les grottes du Marboré aussi. II y a le gouffre Marcel Loubens, dans le massif d'Arbas, où nous sommes descendus en reconnaissance, Papa, Raoul et moi, avec une simple corde, puis nous avons continué en descendant en opposition. Les prises devenant trop écartées, j'ai lâché pied. C'est là que Papa m'a saisie par le bras avec une grande force et une rapidité qu'ils m'ont sauvé de l'accident grave.
Ce gouffre a été retrouvé, rebaptisé et exploré en entier plus tard par les amis provençaux.

La découverte des dessins magdaléniens de Barabaou, avec Papa et Raoul, m'a fait éprouver une grande joie et de la fierté, mais qui m'expliquera pourquoi les bovidés peints de la grotte des Merveilles, en partie effacés, m'ont beaucoup plus impressionnée ?

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Après la guerre, Papa et moi faisions un petit séjour à Canfranc près de la frontière française, visitant quelques grottes sous la surveillance et la conduite d'un jeune commissaire de la police espagnole, et de deux de ses camarades, ravis tous trois de faire de la spéléologie plutôt que des heures de bureau.

Ces garçons, collaborant avec notre ami Monsieur Fernand AGUILA, nous signalaient gentiment telle ou telle cavité. Ils nous menèrent un jour direction sud à une grotte proche de la voie ferrée. Pied gauche sur une traverse, pied droit sur le ballast, boitant sur sept kilomètres, nous arrivons à un ruisseau qui sortait d'une cavité basse nous obligeant à marcher courbés.

J'étais en short, donc en tenue idéale. A cause de la pénurie de textile, Papa finissait d'user un vieux pantalon noir rayé de gris qui avait été celui de son habit de mariage. Pour ne pas rester mouillé une journée entière, il me demande d'en faire un short séance tenante. A l'aide d'un canif tout juste bon à couper du fromage, je me mets à cisailler à ma façon sans que son auteur daigne quitter le bas de son habit pour me faciliter la tâche. "Bien la peine de t'avoir fait prendre des cours de coupe et couture !" ronchonna-t-il, découvrant des dégradés et des franges qui ne figuraient pas sur la commande. La tenue était un peu grotesque, pour sûr, mais Papa a gardé toute sa dignité, et même sa cravate!

L'exploration commence, on se faufile dans des étroitures et diverticules très amusants, ça s'annonçait bien, ça continuait, mais suite à un orage que nous avions essuyé à l'aller, l'eau s'est mise à monter légèrement. Le policier spéléologue et Papa ont sagement décidé la retraite. Nous n'y sommes pas revenus. A cause des quatorze kilomètres. Voilà pour quelques souvenirs de collaboration avec les parents.

La disparition de Papa est trop proche encore pour que nous parlions d'évènements plus récents.
Je ne puis le faire.

Maud CASTERET

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