Causerie faite à Saze, (Gard), à la demande des habitants du village, après la disparition de mon père, en 1987.

Mesdames et Messieurs,

Je suppose que vous tous, qui êtes ici présents, vous avez, au moins une fois dans votre vie, entendu parler de mon père, l'explorateur spéléologue Norbert Casteret. Surtout les gens âgés, bien sûr, puisque Papa a fait beaucoup parler de lui dès les années 20, jusqu'en 1970 environ, ce qui représente 50 années de vie active.

Je ne vais pas vous parler de ses exploits souterrains, le film que nous allons voir ensemble vous renseignera abondamment sur ce sujet. Je vais vous parler de ce dont on ne parle jamais, c'est à dire, dans un premier temps, Norbert Casteret dans sa vie privée, et dans un deuxième temps, ma façon de le voir et de le juger.
Donc, mon père était le fils de Henry Casteret, avocat à Toulouse, avoué de surcroît, et surtout, surtout, grand chasseur de sangliers, joyeux convive, aimant bien manger, bien rire, ayant toujours une bonne histoire à raconter, avec un talent de conteur incomparable, pour tout dire: le vrai gascon.

Ma Grand'mère, Esther, par contre, était une femme de grande valeur, mais plutôt réservée, et nullement assortie à son mari. Mon père avait deux frères, ou plutôt trois, mais l'aîné, Roger, est mort à l'âge de quatre ans. Il y avait donc Jean, Norbert, et le petit dernier, Martial, qui est venu au monde neuf ans après Norbert. De ce fait, Norbert avait envers Martial un très fort sentiment de grand frère protecteur, qu'il manifestera toute sa vie, jusqu'à sa mort.

La famille habitait, au moins pendant les vacances, dans le petit village de Saint Martory, en Haute Garonne. Et la maison familiale, une fort belle maison, ancienne abbaye, était adossée à une petite colline calcaire, truffée de petites grottes, où, tout jeune, Norbert s'amuse à jouer à l'explorateur.

A la guerre de 14, Jean part aux armées, et Norbert s'engage, dès qu'il en a l'âge. Très vite, il est envoyé au front, et il passe quatre ans dans les tranchées. Il ne sera démobilisé qu'en 1919. Avant d'être démobilisé, il attrape la grippe espagnole, et il a une telle santé, qu'il se remet, non seulement de la grippe, mais même de la médication contre la grippe. Car il s'apercevra, une fois guéri, que les breuvages chauds et bizarres que ses camarades lui ont fait boire pendant son délire, n'étaient autres que des tisanes faites avec le foin qui servait de paillasse au cantonnement! Ils étaient tellement démunis, qu'ils en étaient arrivés là !

Ces quatre années, bien sûr, ont fait de lui un homme. Malgré cela, de retour dans sa famille, il se présentera au bac, dont il n'avait eu que la première partie, avant son départ. Puis, son père lui demande de faire son droit. Il s'exécute, sans enthousiasme, et passe ensuite à l'école de notariat, dont il sort diplômé. Il rentre ensuite chez un notaire toulousain, en qualité de clerc.
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Inutile de dire que tout cela l' ennuyait beaucoup. Il passait les semaines à jouer les ronds de cuir, chez son notaire, et ses dimanches au stadium de Toulouse, où il jouait au rugby, ou bien à courir la montagne et les grottes. Un dimanche de janvier, ayant fait un pari avec un copain, il plonge du haut du pont Saint Michel, à Toulouse, (ce qui représente exactement 11 mètres), dans les eaux glacées de la Garonne, causant une frayeur mémorable à une brave dame, qui passait par là!

La goutte qui fit déborder le vase, ce fut le jour où il se vit obligé d'aller escorter son notaire, pour une séance de "lectures respectueuses", dans une famille de Toulouse.

Je ne sais si vous savez ce que sont les "lectures respectueuses". Autrefois, lorsque une jeune fille décidait de se marier contre la volonté de ses parents, elle commençait par prendre le large, et la loi l'obligeait à faire faire par un notaire, trois fois de suite, et à une quinzaine de jours d'intervalle, ces fameuses lectures.

Voilà donc mon père, requis par son patron, pour l' escorter dans cette famille toulousaine. Affublé d'un faux-col qui le torture, et d'un chapeau melon dont il ne sait que faire, le voilà obligé d'écouter la lecture en question, devant un auditoire figé et rébarbatif. A la fin de la séance, la dame, qui avait écouté sans rien dire, leur asséna ces simples mots: «Eh bien, Messieurs, vous faites un beau métier"! C'en fut trop pour mon père, qui planta là son notaire et ses lectures, et s'en revint à lamaison, bien décidé d'en rester là !

Son père, bien ennuyé, sans aucun doute, lui demande alors d'entrer à l 'Institut Agronomique de Toulouse, ce qui fut fait. Papa apprend à planter les choux, à tailler les arbres et la vigne, et à nettoyer les écuries. Il sort diplômé de l'Institut, mais n'en ressent pas pour autant poindre la moindre vocation d'agriculteur.

La seule chose qu'il aurait voulu faire, et que mon grand'père, qui sait pourquoi, ne voulait pas, c'était des études de sciences naturelles. Pendant toute la durée de ses précédentes études, qu'il n'a pas négligé, puisqu'il a eu tous ses diplômes, il avait fréquenté, en auditeur libre, la faculté des sciences de Toulouse, ainsi que le Museum d'Histoire Naturelle, ce qui lui a beaucoup servi au cours de sa carrière.

Donc, à 27 ans, toujours sans situation, Papa rencontre Maman, Elisabeth. Coup de foudre réciproque. Au bout d'un mois de fiançailles, ils se marient, à Saint Gaudens. Elisabeth avait tout juste son bac, qu'elle avait passé à 17 ans, avec une dispense d'âge, et se destinait à la médecine.

Enfin ! La voilà mariée. Son père, médecin, très sportif, et sa mère, la femme la plus charmante qui soit, décident d'acheter une propriété au jeune couple, qui devra se débrouiller avec ça, pour faire bouillir la marmite.

Ce qui fut fait. A cette époque, avec une propriété moyenne, (3 5 hectares), une famille de métayers et une femme économe, on pouvait vivre. Papa, débarrassé des soucis financiers, put se livrer à sa passion de la spéléologie, et faire fructifier ses recherches.

Maman veillait à tout. Aidée d'une petite bonne, elle tenait sa maison, élevait ses enfants, (il y en eut trois, assez rapidement, Raoul, Maud et Gilberte). Elle savait tout faire. Elle nous habillait entièrement, en couture et au tricot. Elle savait faire la cuisine. Elle tenait son rang (comme on dit), recevait et rendait les visites, (notion fort importante à l'époque).

Elle suivait Papa dans ses explorations. Elle tapait à la machine, sous sa dictée, tout le courrier de Papa, ses articles et ses premiers livres. Elle commença elle-même notre apprentissage scolaire: nous, les trois aînés, n'avons commencé à fréquenter l' école qu'au niveau du cours moyen.

Elle avait même appris à élever de la volaille; (elle avait passé toute son enfance à Paris, où son père était médecin de la préfecture de la Seine), elle possédait un troupeau d'oies, qu'elle gavait elle-même, et elle confectionnait de succulents foies gras, ce qui nous valut d'être initiés de bonne heure à l'art du bien manger.

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En 1938, une petite sœur était née. Huit ans après moi, ce fut la naissance de Raymonde, qui fut bientôt suivie de l'annonce d'une nouvelle grossesse: le fameux petit frère, qu'on nous avait déjà promis, et qui allait certainement arriver, et qui arriva, en effet, mais transformé en une nouvelle petite sœur, appelée Marie!
Donc, pendant quinze ans, je peux dire, pour y avoir assisté, et pour l' avoir moi-même ressenti, que mes parents ont joui d'une entente sans nuages, et d'un bonheur merveilleux. Et voilà, en 1940, à la naissance de Marie, la catastrophe !

Maman est contaminée, et meurt d'une des dernières fièvres puerpérales recensées en France. La pénicilline, déjà inventée, n'est pas encore commercialisée dans notre pays. On ne peut pas la sauver.

Voilà. La situation est dure. Raoul a 14 ans. Maud, 12. Moi, 9. Raymonde 18 mois, et Marie 13 jours.
Marie est tout de suite prise en charge par une fille de nos métayers, une brave italienne, qui a un bébé et beaucoup de lait. Elle va nourrir Marie, et s'en occupera pendant deux ans. Papa s'occupe de Raymonde, et la maison continue d'être entretenue par Colombe, notre jeune bonne, qui est entré chez nous à 14 ans, et qui en a 18. Elle restera chez nous encore longtemps, et nous quittera plusieurs années plus tard, pour se marier.

Nous avions bien nos grand'mères, mais la mère de Papa n'habitait pas sur place, et la mère de Maman, de santé délicate, devint très vite paralysée des membres inférieurs.

Papa fait ce qu'il peut. Il s'occupe de nous, nous fait partir à l'école (à bicyclette, car nous habitons à trois kilomètres de la ville). Le soir, on fait les devoirs, à l'immense table de son bureau, tandis qu'il écrit, inlassablement. Papa prend l'habitude de sortit avec nous, en vélo. On va se baigner à la Garonne, en été. On fait de la montagne, on va dans les grottes. Mais la situation matérielle change.

C'est la guerre. Le ravitaillement est difficile, car si nous avons de quoi manger, puisque nous habitons la campagne, nous manquons cruellement de pneus de bicyclette, de vêtements, de chaussures.

Enfin, peu à peu, nous arrivons à nous en sortir. Nous devenons débrouillards. Raoul se fabrique des pneus de vélo, avec de vieux tuyaux d'arrosage. Quant à moi, Papa équipe ma roue avant avec deux vieux pneus l'un sur l'autre, ce qui fait que dès que j'accélère un peu, je déjante, et je passe par-dessus le guidon!

Enfin la guerre se termine. Les choses s'arrangent un peu, mais voilà: on ne vit plus comme avant..., et ce qui était possible avant la guerre, ne l'est plus après. Les revenus de la propriété s'amenuisent, il faut davantage d'argent liquide, et pour faire face à ses obligations, Papa est obligé d'écrire de plus en plus. Il écrit des livres, des articles, des conférences.

IL DEVIENT CONFERENCIER. Je crois bien qu'il a été un des premiers, sinon le premier, conférencier itinérant en France. Et à l'étranger, bien sûr. Ce qui fait que nous le voyons de moins en moins.

L'été il est pris par ses explorations, et vous en avez tous entendu parler: le Gouffre de la Henne Morte, les Grottes Glacées, la Pierre Saint Martin, la Grotte de la Cigalère, etc ... Et l'hiver, il part faire ses conférences. Un mois, quelquefois deux mois, sans revenir. C'est dur, mais grâce à cela, nous vivons correctement.

Et puis, l'adolescence se termine. Les mariages se font, ma sœur Marie entre au couvent. Voilà Papa déchargé de ses obligations, ce qui ne l'empêche pas de continuer ses explorations. Il vit sa vieillesse paisiblement. Nous revenons, en été, avec les petits enfants

Et puis, encore un peu plus tard, quand apparaissent les symptômes du grand âge, Marie a l'autorisation de sortir momentanément du couvent, et elle l' entourera de soins constants jusqu'à sa mort, à 90 ans.

Alors, quand il y a des gens qui me parlent de lui, on me demande toujours si j'ai participé à des explorations avec lui. Oui, bien sûr, je vous l'ai dit. Nous tous, ses cinq enfants, nous avons fait beaucoup de montagne avec lui, et des explorations souterraines aussi. Pour ma part, j'ai participé particulièrement aux campagnes d'explorations des Grottes Glacées, situées derrière et au-dessus du
Cirque de Gavarnie, sur le versant espagnol des Pyrénées.

C'étaient des campagnes assez dures, car nous partions toujours pour trois jours, et il fallait monter à dos d'homme, et de jeunes filles, tout le barda nécessaire à trois jours d'exploration: nourriture, (fort réduite, car il était frugal) : en fait, nous emportions, outre le pain, le saucisson, et l'indispensable camembert, des figues sèches, des dattes, du lait concentré, du sucre, enfin tout ce qui pouvait nous procurer de l'énergie rapide. Le matin, nous avions droit à du tonimalt, et le soir, on se faisait chauffer de l'eau, sur un réchaud à essence, et on se faisait des nouilles. Il nous arrivait d'oublier le sel, mais qu'à cela ne tienne, Papa nous avait appris à gratter le salpêtre, au bas des falaises calcaires, et on s'en contentait. Et le jour où Papa a découvert le bouillon
Kub, alors là, je vous dis pas !

Nous portions aussi les duvets (illusoires, dans la nuit glacée de la haute montagne). Au début, nous avions essayé de coucher dans des grottes, mais le froid y était tellement cruel, que nous avions pris l'habitude de coucher à la belle étoile.

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Le soir, quand nous décidions de nous coucher, chacun se faisait un petit muret de pierres sèches, de la forme d'un sarcophage, haut d'une trentaine de centimètres, et on couchait là, dans ces espèces de petits cercueils, qui nous abritaient au moins du vent. Et au moins, si on se réveillait, on voyait la nuit étoilée. Inutile de dire qu'on couchait tout habillé, et pour ma part, je me demande même si je n'ai pas couché, de temps en temps, avec les souliers.

Enfin, nous portions encore des cordes, des agrès, des crampons à glace, des lampes à acétylène, le carbure, des bougies, un matériel de photo, etc, etc ...

Je n'étais pas extrêmement solide, et Papa me ménageait un peu. Et quand on fait de la spéléologie, il arrive toujours un moment où il faut laisser quelqu'un en faction, soit en haut d'un puits, ou à une bifurcation, pour assurer le retour. Et tout naturellement, il me laissait seule, accroupie sur la glace, dans le noir absolu, car il fallait économiser le carbure, et il me faisait éteindre ma lampe.

J'entendais leurs pas et leurs voix décroître dans l'obscurité, et tout le temps, je me disais: «Et s'ils ne reviennent pas? Qu'est-ce que tu feras s'ils ne reviennent pas?" Et ils revenaient toujours, bien sûr!

En dehors de ces campagnes bien précises, nous participions à ses campagnes de recherches sur les chauves-souris. Il les attrapait au plafond d'une grotte, où elles vivaient en colonies, avec une espèce d'épuisette, qu'il avait fabriquée lui-même, avec de la toile provenant d'un vieux drap, et un long manche de bambou, et il les baguait avec des bagues très légères, en duralumin, fabriquées spécialement par le Museum d'Histoire Naturelle de Paris.

Il nous dictait les matricules des bestioles, à mesure qu'il les baguait. Nous allions aussi avec lui, le jeudi, faire des séances de reptation, ou nous le suivions en montagne, où il se baignait avec nous, dans des lacs aux eaux glaciales.

Il était donc pour nous un extraordinaire exemple de courage, de force, et d'énergie. Et cela jusqu'à sa fin, puisque jusqu'à environ six mois avant sa mort, à 90 ans, il a fait tous les jours, quel que soit le temps, une marche à pied, dans les allées de son parc, d'à peu près deux kilomètres. Il avait mesuré, une fois pour toutes une distance d'une centaine de mètres, qu'il arpentait d'un côté et de l'autre.

A chaque demi-tour, il déposait un petit caillou, sur un billot de bois, et quand il avait épuisé sa quantité de cailloux, il savait qu'il avait parcouru la distance désirée.

De ses nombreuses qualités, je retiens d'abord sa science. Il était un naturaliste extraordinaire. Il savait TOUT. Les noms de tous les sommets de cette chaîne des Pyrénées qu'il aimait tant, et que l'on pouvait contempler des fenêtres de son bureau. Il reconnaissait les oiseaux, au vol, ou au chant.

Son respect pour les animaux pouvait aller jusque à la limite du supportable, tel le jour où ayant trouvé un reptile tombé au fond d'un gouffre, il était remonté avec un orvet au fond de sa poche, pour le relâcher au grand jour ! Il nommait toutes les fleurs, les arbres bien entendu. Il nous faisait manger les champignons les plus extraordinaires, sans jamais se tromper.

Ne parlons pas des pierres, des monuments en pierre, des objets en pierre, qu'il cherchait toujours à identifier. Il prenait toujours la peine, qui pour nous était un plaisir, de nous nommer tout ce qui lui tombait sous la main. Il n'avait pas fait de latin en classe, mais il avait souvent une citation latine à nous sortir!

Après cette science extraordinaire, qu'il manifestait sans étalage, ce qui frappait le plus, c'était son exceptionnelle simplicité. Il avait l'habitude de rencontrer les gens les plus huppés de la terre, car il avait voyagé dans un tas de pays, et il avait été reçu par tous les grands de ce monde. Tels, par exemple, Madame Eleanor Roosevelt, ou le roi des Belges et sa femme, la Duchesse de
Réthy, ou encore le président de la République Turque, qui l'avait longuement questionné, entouré de tout son état-major, sur les possibilités d'utiliser le sous-sol de son pays, en cas de guerre.

Cela ne lui était pas monté à la tête. Je n'en veux pour preuve que cette petite anecdote, dont j'ai été le témoin: c'était en 1947. Je l'avais accompagné au village des Eyzies, en Dordogne, où nous avions assisté à un congrès extraordinaire de préhistoire. C'était juste après la guerre, et les savants de ce monde se retrouvaient, ou faisaient connaissance. Il y avait là un parterre de célébrités mondiales, de grands savants, aux titres plus ronflants les uns que les autres.

Pour clôturer ces journées de travaux et de conférences, on nous avait proposé la visite de la Grotte de Lascaux, avec, en prime, une entrevue avec le célèbre Abbé Breuil, "le Pape de la Préhistoire", le plus illustre de nos grands savants de l'époque, en ce domaine.

Nous voilà donc arrivés à Lascaux, et nous débarquons pour saluer l'Abbé Breuil, qui lui-même sortait d'un étage inférieur de la grotte, où il était en train de travailler à l'identification d'une peinture rupestre. (Je dois dire que Papa connaissait bien l'Abbé Breuil, avec qui il avait travaillé vingt ans auparavant, à la Grotte de Montespan).

Nous voilà donc, deux cars, je crois, avec beaucoup de messieurs et quelques dames, et notre organisateur, qui nous fait mettre en rang, et qui commence à nous faire défiler devant l'Abbé, en clamant des noms et des titres ronflants: "Monsieur le Professeur Untel, du British Museum; Monsieur le Professeur de Ceci de Cela, de l'Académie des Sciences de Paris; Monsieur le Professeur X, de Milan, de Denver", etc ... Arrive le tour de Papa.

Petit silence, un peu navré, et puis: Monsieur Norbert Casteret, spéléologue". Et là, je vois l' Abbé Breuil qui s'anime, pousse une exclamation, et qui plante une grande tape sur les fesses de mon père, qui lui-même fait une parade de trois pas en avant, en éclatant de rire!

J'étais assez vexée. A l'époque, j'avais 17 ans, tous ces titres m'étaient un peu montés à la tête, il y avait un certain journaliste du National Geografic Magazine qui me baratinait un peu, j'étais mortifiée. Aussi, le soir, à l'hôtel, en me retrouvant seule avec Papa, je lui demandais quelques explications.
Et voilà mon père qui éclate de rire, de nouveau, et qui me dit: "Ah! L'abbé Breuil sait bien que de tout ce parterre de célébrités qui se trouvaient là, je suis bien le seul à ne pas me prendre au sérieux"!

Il était très gai. Il aimait raconter des histoires drôles, et il était le premier à rire de lui-même. Par exemple, un jour qu'il devait faire sa lecture annuelle à l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse, académie dont il faisait partie depuis 1937. A cette époque, les académiciens étaient tenus de paraître en habit. Pour Papa, c'était un problème, car il ne voulait pas coucher à Toulouse, préférant rentrer à Saint Gaudens tout de suite après la séance de lecture.

N'ayant pas d'endroit pour se changer, il avait imaginé de se mettre en tenue à Saint Gaudens, avant de partir, faisant les 90 kilomètres de route en tenue de soirée, au volant de sa 4CV. Et pour être bien sûr de ne pas abîmer le bas de son pantalon, il avait pris soin, et nous l'avait fait remarquer, de retrousser ses jambes de pantalon avant de partir. Et bien entendu, arrivé à destination, il oublia complètement de redescendre ces fameuses jambes de pantalon, et fit toute sa conférence en queue de pie, avec une espèce de bermuda ! C'est lui-même qui nous a raconté, le lendemain, cet oubli mémorable, en se tenant les côtes de rire!

Il avait beaucoup d'esprit, et ne manquait pas d'esprit de répartie: un jour, que nous étions allé voir ma sœur Marie, à Auch, accompagnés de mes enfants, nous nous promenions dans les ruelles moyenâgeuses qui se trouvent derrière la cathédrale, que l'on appelle là-bas pousterles, admirant les façades, les portails, certaines cours intérieures. A un moment, levant les yeux, je constatai que nous nous trouvions, je m'excuse du terme, mais certifie la véracité du fait), que nous nous trouvions, donc, "rue Casse-couilles"!

Je me gardai d'attirer l'attention de mes quatre garçons sur cette appellation pittoresque, mais le soir, rentrés à la maison, et me trouvant seule avec mon père dans son bureau, je lui demandai:
"Papa, est-ce que tu savais qu'à Auch il existait une rue C ... C ... "? Je le revois encore.
Il était debout, derrière son fauteuil, et lisait quelque chose. Il n'a même pas levé les yeux, et il m'a clouée en disant: "elle devait être mal pavée"!

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Sa simplicité pouvait aller jusqu'aux limites de l'austérité : après 10 ans sans voiture, c'est à dire pendant et après la guerre, il acquiert une 4CV (le 26 mai 1950, il roule avec) . Sept jours après, le 2 juin, il va à Loures et à Bertren à bicyclette, pour quelque trou, soit une quarantaine de kilomètres au total. Par économie, ou pour faire de l'exercice ? En tout cas, il n'était pas accro du volant...

Son opiniâtreté était légendaire : au sujet d'une petite grotte à laquelle il avait consacré plusieurs séances très pénibles, et qui s'était révélée inintéressante, il avait écrit : "Mais je ne regrette rien, c'est ça la spéléologie»..

Après cette simplicité hors du commun, ce qu'il avait de plus frappant, c'était sa largeur d'esprit. Il cherchait toujours le côté positif des choses. Un jour, que je lui parlais de mes enfants, adolescents à l'époque, je lui disais mon souci de les voir en pleine crise de l'adolescence, s'habillant n'importe comment, portant des tignasses longues, etc ... Il avait réfléchi un moment, puis il m'avait dit: "Ce n'est pas ce qu'ils ont sur la tête, qui est important, c'est ce qu'ils ont dedans. Les cheveux longs se sont toujours portés. Victor Hugo avait les cheveux longs. JésusChrist avait les cheveux longs ...

La mesquinerie lui était inconnue. Il s'entendait avec tout le monde et ne disait jamais de mal de personne. Un jour, Mr. Beamish, le directeur de la Société du Gouffre de Padirac; lui dit au cours d'un déjeuner en tête à tête: "Monsieur Casteret, j'ai vu passer beaucoup de spéléologues à Padirac. Vous êtes le seul à n'avoir pas critiqué d' autres spéléos ! "
Et papa, malicieusement: "Comment ? Même Mr. Untel ?" "Même Mr. Untel" ...

Il n'avait aucun préjugé racial. Vers la fin de sa vie, il avait subi plusieurs interventions chirurgicales, dont une, très grave et très longue, et il m'avait raconté qu'il avait eu, pour cette opération, plusieurs chirurgiens: un toulousain, un noir, et, je crois, un annamite. Et comme je lui demandais si cela l'avait ennuyé, il m'avait répondu: "Oh! Non. Moi, quand l'ai le ventre ouvert, je ne suis pas raciste"!

Enfin, je ne peux pas évoquer la personnalité de mon père sans parler de son aspect de chrétien. Il était très croyant, mais sans bigoterie. Il avait subi son veuvage avec un grand courage, et sans aucune révolte. Veuf à 43 ans, avec cinq enfants à élever, il ne s'est jamais plaint.

Beaucoup plus tard, à l'âge de 80 ans, il a eu le grand malheur de perdre son fils Raoul, d'une mort tragique, et totalement inattendue, puisque mon frère a été victime d'une rupture d'anévrisme, alors qu'il faisait de la plongée sous-marine. Et bien, il n'a pas eu un mot de révolte. Lorsque l'on a ramené le corps de mon frère, il était là, ferme et solide, et il a eu ces simples mots, qu'il a prononcés d'une voix calme et forte, devant les enfants et les petits enfants de mon frère: "Raoul, là où tu es, j'espère que je serai le premier à te rejoindre".

Je peux vous affirmer, Mesdames et Messieurs, que cet homme, si savant et si courageux, a récité son chapelet, tous les jours de sa vie, sans aucun respect humain, avec une simplicité de petit enfant.

Et je terminerai en vous citant une phrase de l'évêque de Toulouse, prononcée à l'occasion de ses obsèques: "Tout le long de sa vie courageuse, il a lutté pour faire des découvertes. Et maintenant, il va faire la plus belle découverte de sa vie, parce qu'il va découvrir Dieu".

Gilberte CASTERET

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